Interview avec Sarah Gentil, poète : Traduire la complexité de nos tempêtes intérieures


Propos recueillis par Anusha Rung À travers son poème A.l.p.h.a., l'autrice franco-canadienne Sarah Gentil exprime la complexité des émotions provoquées par des souvenirs, et amplifiées par l'immersion dans la nature cubaine. A.l.p.h.a. est publié dans la revue littéraire Soleil hirsute - numéro 2 - automne 2021, volume 1 (à lire et télécharger gratuitement dans l’onglet Magazine).


D'où vous est venue l'inspiration pour votre poème A.l.p.h.a ?

Extrait du poème « A.l.ph.a. »

A.l.p.h.a. m'est venu lors d'un voyage à Cuba. Cuba est un endroit très particulier dans le monde. Je n'en connais pas de comparable. J'ai compris pourquoi beaucoup d'écrivains et d'écrivaines se disaient très inspirés là-bas. Il y a quelque chose dans les paysages, la culture, la musique, qui éveille la créativité.

Pour différentes raisons, j'ai vécu ce voyage comme un voyage dans le temps. En particulier, en raison du difficile et très réglementé accès à Internet. Quand j'y étais (et je pense que les choses changeront prochainement, car Cuba est en pleine transformation), Internet n'était accessible que dans certains lieux prédéfinis, pour des durées très restreintes, et l'accès était payant, même dans les grandes villes. Je suis convaincue que cela a eu un impact direct sur mon inspiration.

A.l.p.h.a. m'est donc venu lors d'un après-midi que je passais dans la chambre d'une maison chez l'habitant que nous avions choisie sur la plage, près de la baie des Cochons si mes souvenirs sont bons. J'ai dû passer quelques moments seule et immobile durant ce voyage, car j'avais un problème de genou qui me faisait terriblement souffrir.


Pour m'occuper, j'ai pris mon carnet de notes et j'ai commencé à écrire. C'était la première fois que je parvenais à traduire à peu près fidèlement par des mots et dans un rythme poétique, ce qui se passait dans ma tête, alors que j'ai toujours écrit. A.l.p.h.a. a été le tout premier... et j'ai trouvé la coïncidence belle quand j'ai vu votre appel à texte sur la mémoire, car c'était précisément le thème d'A.l.p.h.a.. Dans un moment de solitude, l'esprit s'évade et se remémore des sensations en observant les beautés de la nature avec un point de départ : le souvenir.


"A.l.p.h.a" s'insère dans une démarche poétique très originale. Pouvez-vous nous en parler ?


Photo : JR Korpa (Unsplash)

Je pense que ma démarche est celle de la plupart des personnes qui se mettent à écrire. Il y a des moments où le brouhaha interne perpétuel des pensées se fait trop fort, trop étourdissant. Il doit sortir, par n'importe quelle forme d'expression.


Lorsque l'on se trouve dans un autre endroit, on ressent des émotions qui peuvent être extrêmement variables d'une minute à l'autre : le cœur chavire, s'émeut, se refroidit ... et se durcit parfois.


Pour moi, la poésie est la rencontre entre ce qui se passe dans le mental et dans le cœur, en passant par la description de tout ce qu'il y a de plus beau en ce monde et qu'il nous est donné de percevoir, avec notre œil d'humain.


Il est par ailleurs important que cette traduction soit représentative et à la hauteur de la complexité des tempêtes qui sévissent en nous.


Les mots sont pour cela de précieux outils. Tantôt doux et caressants, tantôt percutants ou solennels, ils se répondent et donnent ce rythme fondamental qui ancre une ambiance dans un texte, avec ou sans rimes.


La musique également occupe une place très importante dans ma vie. La pratique du piano depuis très jeune m'a appris à l'intégrer dans à peu près tout ce que j'approche et contemple.


Quels thèmes importants à vos yeux sont abordés dans votre poésie ?

Je dirais que cette poésie met en lumière l'étroite communion qui existe entre l'être et l'environnement dans lequel il évolue.


La mémoire, le souvenir, les pensées sont indissociables des ondulations que fait cette feuille au gré du vent, de la lumière que fait cette pierre chauffée par le soleil, de cette brume qui se diffuse à l'aube dans la campagne.


C'est dire à quel point tout n'est qu'unité dans l'univers, et je pense que l'être a pu perdre un peu de cette dimension dans nos sociétés modernes, où nous vivons souvent trop loin de la nature. Je ne dis pas qu'une lumière réfléchie sur la fenêtre d'un immeuble ne peut jamais être belle et poétique, mais elle fait moins partie, selon moi, de notre essence profonde.

Vous avez grandi à Paris et vivez à présent au Canada. Quelles influences ces deux univers exercent-ils sur votre regard et votre cheminement de poète ?

Photo fournie par l'autrice

Mes projets ont quelque peu été modifiés à cause de la crise sanitaire. Ma transition au Canada s'est faite par mon installation temporaire à Toronto chez ma tante, qui m'a accueillie le temps que je suive mes cours, entièrement en ligne. Je n'ai vu Montréal qu'une fois et très rapidement, mais j'ai beaucoup apprécié l'énergie qui se dégageait de cette ville.


Malheureusement je ne peux pas encore bien parler du Canada, que je ne connais pour le moment que très peu. Mais il y a beaucoup de nature qu'il me tarde de découvrir.


Pour ce qui est de Paris, je pense qu'on ne prend pleinement la mesure de l'endroit d'où l'on vient qu'une fois qu'on quitte notre pays. Je ne me suis jamais autant sentie française, parisienne, qu'ici ! Je pense que ma culture imprégnera toujours ce que je fais, mon expression et le regard que je porte sur les choses, que cela soit conscient ou non, et peu importe le temps que je passerai loin de chez moi.

Vous êtes étudiante en droit. Comment conciliez-vous les deux mondes apparemment opposés que sont la poésie et le droit ?

Ce sont effectivement des mondes très lointains et il n'est pas toujours facile quand on a l'âme rêveuse de passer autant de temps dans des textes aussi arides que les textes de loi.


D'un autre côté, les mots ont également une importance capitale dans cette discipline et c'est ce qui m'a toujours plu dans mes études. Une tournure de phrase, une virgule, le choix d'un adverbe plutôt qu'un autre peuvent changer tout le raisonnement juridique et donner lieu à des interprétations de la règle de droit très variées. Cela laisse un champ des possibles très large et passionnant à explorer. Il m'arrive d'ailleurs de regarder la traduction anglaise dans mes codes québécois, et cela donne des indices intéressants sur l'intention du législateur, la ratio legis comme on dit. Quels auteurs ou autrices vous ont marquée et pourquoi ?

Pour n'en citer qu'un et rester dans le thème, je dirais sans aucune hésitation - et avec autant d'originalité - Charles Baudelaire. C'est mon père qui m'a fait découvrir cet auteur et qui me lisait ses poèmes avant d'aller dormir. Ses textes ont bouleversé ma vie et accompagné mes rêves depuis la petite enfance, même si c'est drôle à dire, car ce n'est généralement pas le genre de lecture que l'on fait aux enfants.


Mon père m'a transmis sa profonde passion pour les mots et la poésie. Je pense que c'est comme ça que naissent les passions finalement. Elles sont rarement innées, malgré peut-être quelques prédispositions. Une passion naît lorsqu'une personne placée d'une certaine manière sur votre chemin met tant d'amour et d'ardeur dans un sujet, avec une puissance telle que l'on finit à tout jamais touché et marqué, irrémédiablement.

Un livre (fiction ou non-fiction) que vous nous recommandez ?

Les fleurs du mal de Baudelaire sont un essentiel. On peut lire ces poèmes de mille façons dans une vie, voire dans une journée. En gagnant en maturité et en expérience, j'ai vu des choses dans un poème que je n'avais jamais vues auparavant, alors que je l'avais lu cent fois. Charles Baudelaire, dans ses « fleurs maladives » comme il les appelle, est poignant et d'une justesse exceptionnelle, inégalée; cela relève du génie. J'ai toujours mon exemplaire de la Pléiade avec moi dans ma table de chevet.

En tant que poète, quelle est pour vous l'ambiance de travail idéale, qui stimule votre créativité ?

L'ambiance de travail idéale pour moi commence par une solitude parfaite, dans un endroit où on se sent en confiance, à l'écart des stimuli extérieurs, jamais trop loin de la nature si possible.


Je pense personnellement à l'appartement de mes parents en Corse, qui se situe tout en haut d'un immeuble en face du vieux port de la ville de Bastia. Les fenêtres donnent directement sur les bateaux et la mer; j'ai eu de très belles expériences de solitude et d'inspiration suite à de longs moments de contemplation.


Votre citation préférée ?


« Hâte-toi de bien vivre et songe que chaque jour est à lui seul une vie. » (Sénèque)


À propos de l'autrice :


De nationalité franco-canadienne, j'ai 27 ans et j'étudie à l'École du Barreau du Québec dans le but de devenir avocate. J'ai effectué toutes mes études antérieures à Paris, ville dans laquelle j'ai grandi, à Montmartre, un quartier qui m'a toujours donné l'impression d'être un terreau favorable à l'épanouissement et à l'expression des artistes en tout genre. Depuis l'enfance j'ai été nourrie à Baudelaire et Rimbaud, et la poésie est une de mes grandes passions. Je souhaite ardemment l'intégrer dans mes futures plaidoiries. A.l.p.h.a. est le premier texte d'un projet de recueil de poèmes qui portent chacun le nom d'une lettre de l'alphabet grec. Alpha évoque les songes d'une personne (volontairement non genrée, de façon à ce que le plus grand nombre puisse s'identifier) qui se rappelle un amour sincère et profond... mais perdu. C'est la réminiscence des sentiments qui passe par des images et des métaphores sensorielles en relation avec la nature. Ce sont elles, finalement, qui sont les plus fidèles à ce qui se passe dans les méandres de l'imaginaire humain... et de la mémoire.

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