« Marguerite : le feu » ou la révolte de nos sœurs esclaves

par Anusha Rung


Le 3 avril, j'ai assisté, au Théâtre Espace Go, à la dernière représentation de Marguerite : le feu, pièce de théâtre qui met en lumière un aspect moins connu de l'histoire canadienne : celui de l'esclavage autochtone en Nouvelle-France. Compte rendu d'une expérience hors du commun.


« On compte 4 185 esclaves détenus entre le milieu du 17e siècle et 1834, date à laquelle l’esclavage a été aboli, dont 2 683 Autochtones, 1 443 Noirs et 59 personnes d’origine inconnue. [...] La plupart sont plutôt jeunes et de sexe féminin : l’âge moyen des esclaves autochtones au Canada est de 14 ans, et 57 % sont des jeunes filles ou des jeunes femmes », selon l'Encyclopédie canadienne.


Marguerite : le feu évoque le procès de Marguerite Duplessis, jeune femme qui se bat pour sa liberté. Nous sommes en 1740, et c'est la première fois qu'une esclave mène un tel combat judiciaire en Nouvelle-France. Cela n'aboutit évidemment pas à une fin heureuse. Marguerite est déportée en Martinique, où l'on perd sa trace.


Affiche réalisée par le Théâtre Espace Go

280 ans plus tard, Émilie Monnet, artiste anishnaabe et française, tente de retracer les pas de Marguerite. En compagnie d'Aïcha Bastien N'Diaye et de Madeleine Sarr, avec qui elle partage la scène, elle réveille un volcan assoupi, celui de la douleur et de la rage de toutes les esclaves passées et présentes. Ce volcan est maintenant en éruption. Nous sentons ses coulées de lave à travers les chants sublimes et l'ébullition des trois artistes qui appellent leur sœur disparue par-delà les océans.


Ce cri du cœur m'a ramenée à mon île Maurice natale et aux esclaves fugitifs (appelés « marrons ») qui se réfugiaient sur les hauteurs du Morne Brabant, montagne du sud-ouest de l'île, devenue le symbole de la lutte et de la souffrance des esclaves.


Désormais, les cris de rage de Madame Françoise, meneuse d'un groupe d'esclaves en fuite à travers les forêts de l'île de France (ancien nom de l'île Maurice), et ceux de Marguerite, esclave de la Nouvelle-France déportée en Martinique, se feront à jamais écho dans ma mémoire.


Se souvenir de l'esclavage ne relève pas seulement du devoir de mémoire... Selon le rapport Global Slavery Index (cité par Radio-Canada), 40,3 millions d'êtres humains sont victimes d'esclavage moderne, dont 17 000 au Canada. 95 % de ces victimes seraient des femmes, dont 51 % seraient issues de communautés autochtones (sachant que ces communautés forment 5 % de la population canadienne).


Marguerite est toujours là, secouant ses barreaux, bâillonnée. Mais aujourd'hui, des voix, comme celle d'Émilie Monnet, s'élèvent pour crier la révolte de notre sœur.


La voix de Marguerite nous parvient aussi à travers un balado en quatre épisodes, Marguerite : La traversée, ainsi qu'une expérience auditive déambulatoire dans le Vieux-Montréal se déroulant du 7 mai au 6 juin 2022, Marguerite : La pierre (une création des Productions Onishka en coproduction avec le Centre du Théâtre d'Aujourd'hui et en coprésentation avec la Fondation PHI). Pour en savoir plus sur ces événements, et sur l'artiste qui porte le projet, Émilie Monnet, c'est par ici.

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